mardi 3 mai 2016

Je suis une baleine boréale

La télé tourne en boucle du lever au coucher, fond sonore réduit au minimum, images documentaires où il est question de survie en Alaska, de cuisine vietnamienne, de rénovation de voitures anciennes, de crimes non élucidés, de baleines boréales. J’écris. J’écris de nouveau comme autrefois, plusieurs livres en même temps, cinq au dernier recensement. Quand l’un bute sur un obstacle, l’autre se remet à avancer. J’écris en marchant. J’écris en désherbant. J’écris enfin sans contraintes, dans la colère et l’effroi. Des amis et des inconnus se sont mobilisés pour m’aider matériellement, et j’en veux à d’autres amis qui ne se sont pas manifestés par un simple message. À croire que la précarité est une maladie honteuse, l’essence d’une épidémie qui brûlerait tous ceux qui m’approchent. J’ai droit à un bon d’essence annuel d’une trentaine d’euros, à condition d’aller retirer un imprimé à l’antenne locale de la Croix-Rouge, cinquante kilomètres aller-retour, 4,85 € de carburant et près d’une demi-journée déjà cramés. La communauté de communes va m’allouer cinq stères de bois (j’en brûle quinze par saison) pour cinquante euros au lieu de deux cent cinquante, à condition que je trouve quelqu’un avec un tracteur pour s’occuper du transport et que l’assistante sociale auprès de qui j’ai rempli un énième dossier me donne le feu vert. Je bénéficie du tarif social d’EDF : douze euros de moins par facture, la belle affaire. Je fais désormais mes courses à l’épicerie solidaire une fois par semaine, remplissant mon sac polypro pour cinq euros au lieu de cinquante dans un supermarché ; le pain est gratuit mais déjà dur, et je découvre des marques de conserves que je n’avais jamais rencontrées jusque-là. La boîte aux lettres est mon ennemie jurée : mises en demeure de payer, recommandés, factures ; je ne la relève plus qu’une fois par semaine, le lundi, un jour suffisamment pourri pour s’acquitter de la tâche. J’écris avec tout ça entre les doigts, ce liquide visqueux qui encadre ma vie et pollue mon clavier. J’écris dans cette fange-là pour tenter de m’en extirper. M’extraire de cette vase nauséabonde, remonter sur la berge, retrouver des plaisirs simples auxquels je n’ai plus accès : m’acheter des livres, neufs, sans compter, siroter un café à une terrasse en regardant les gens passer, aller à la mer, me rouler sur le sable d’une plage, m’offrir une chemise à fleurs. Page après page, je pousse mes manuscrits comme des rochers, grimpant une pente phénoménale. Certains jours je ne suis que plaies et bosses. Parfois je me sens invincible, éternel, comme une baleine boréale capable de vivre plus de deux cents ans. J’écris avec tout ça. Je survis en Alaska.




« Pour revenir précisément au “je” : avant tout, c’est une voix, alors que le “il” et le “elle” sont, créent, des personnages. La voix peut avoir toutes sortes de tonalités, violente, hurlante, ironique, histrionne, tentatrice (textes érotiques), etc. Elle peut s’imposer, devenir spectacle, ou s’effacer devant les faits qu’elle raconte, jouer sur plusieurs registres ou rester dans la monodie. »
(Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau)


5 commentaires:

  1. On dit que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, mais quand même ! « L’argent est un instrument de libération. Manquer d’argent c’est être incarcéré dans le présent. La grandeur de l’être humain est de faire des projets, or sans argent pas de projet. » La sagesse de l’argent, Pascal BRUCKNER.
    http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1275879

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  2. J'entends bien, mais, si je peux me permettre, pourquoi ne pas profiter de ce canal pour nous faire bénéficier de vos textes, plutôt que des coulisses, que nous ne connaissons que trop bien ?
    A moins que ce ne soit une seule et même chose ? 5 livres, 5 blogs, mais sur blogger, c'est gratuit.

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  3. Non, il s'agit bien de projets différents,les cinq manuscrits en cours ne seront cependant jamais montrés ici tant qu'ils ne seront pas achevés. Désolé de vous décevoir… Mais votre remarque est intéressante ; à l'avenir, mon blog accueillera d'autres textes de moi, qui reposeront des coulisses…

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  4. Merci, c'est gentil :) Avec impatience, donc.

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Commentaires