mardi 17 mai 2016

Les ragondins volants

Olaf se pointe sans prévenir avec son air de chat battu.
— Tu sais, j’en peux plus, Paulette me gonfle, elle arrête pas de me traiter d’alcoolique.
— Divorce.
— Non, elle va me sucer tout mon pognon. Pas possible.
Je lui sers un cognac suisse, c’est comme un calvados, en plus propre, avec un parfum vosgien dans l’arrière-gorge.
— Ça faisait trois semaines que j’étais pas allé chez la Mamie. J’ai pris qu’un blanc-limonade. Ou deux… Je rentre pour la soupe, Paulette me dit que j’ai la gueule à avoir pris des canons. Elle comprend rien.
— Tu lui as bien tout expliqué ?
— Bah oui, tu m’connais, j’lui ai raconté l’histoire des ragondins volants.
— Elle t’a pas cru ?
— Comment veux-tu qu’elle comprenne quelque chose, cette contrôleuse des Impôts ? Essaie d’imaginer le fossé.
J’imagine un peu. Je vois nettement la buse et le manque d’entretien, le cantonnier qu’a pas eu le temps de passer dans son coin, là-bas, à trois kilomètres au nord-est de ma baraque.
— Toi, tu m’as cru ?
— Ça dépend…
— Les ragondins… les ragondins volants.
— Franchement ?
— Oui, t’es mon meilleur ami.
Merde. L’épanchement. C’est l’un des problèmes avec le cognac suisse, le côté lacrymal est soudain.
— Écoute, Olaf, des ragondins volants… Déjà, y’a pas de ragondins par ici.
— T’es une vraie buse ! Le ragondin volant pullule dans les granges. Il sort à la nuit et va bouffer des grenouilles dans les étangs.
— Tu me l’as déjà dit.
— Tu sais pas tout. Il s’attaque aux jeunes et leur bouffe le cordon ombilical avant de leur crever les yeux d’un coup de sa grosse patte griffue. Ensuite, il tourne dans le ciel noir, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et rentre en Transylvanie. C’est un massacre annuel sur la route de l’Afrique.
— La Transylvanie n’est pas tout à fait en Afrique…
— Merde, tu m’as compris, il rentre juste du Cameroun, il fait étape chez moi, dans mon bled. Il tue sans vergogne, puis il se barre dans un grand chuintement d’ailes grasses.
— Olaf… c’est de pire en pire. Qu’est-ce qu’elle met dans sa limonade, la Mamie ?
— Paulette me fout les foies. Le soir elle a une tête de ragondin volant. Heureusement que je me dis, j’ai plus de cordon ombilical.
— T’as pas une gueule de grenouille. Même pas de crapaud. Détends-toi. Bois.
— T’as raison, c’est peut-être la limonade. Va falloir que j’arrête…
— Ce sera mieux pour toi, ouais.
— Bordel, faut que je rentre dormir avec Paulette.
— Ça va bien se passer. Elle dormira déjà. Et demain est un autre jour.
Olaf pleure sans bruit. Les larmes semblent sourdre d’une source de montagne enfouie quelque part dans l’arrière-cour de son cerveau, comme s’il venait de goûter contre son gré un truc à la betterave.
—Je vais y aller.
Il y va, rasant le mur de façade pour ne pas déranger toutes ces bêtes nocturnes déjà prêtes à l’assaillir. Son Duster s’éloigne dans un feulement. Le silence retombe. D’un coup je perçois le bruissement d’ailes grasses dans les branches des frênes. Même pas peur : non seulement, comme Olaf, je n’ai plus de cordon ombilical, mais je n'ai jamais eu de nombril.




« Cela me faisait du bien d’être de nouveau au grand air, et j’y restai presque jusqu’au crépuscule, m’efforçant de ne penser à rien du tout. »
(Pete Fromm, Indian Creek)

1 commentaire:

  1. Affirmatif, l’a raison de se méfier Olaf, ça existe les ragondins volants... mais la viande est coriace et ça n’a pas bon goût, même cuit des six heures ou plus.

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Commentaires