mardi 21 novembre 2017

Adopte un riche.net

Quand tu croupis au fond du vingt-septième sous-sol de la pauvritude, tu as tendance à dessiner un cercle vertueux : tu n’attires autour de toi qu’une bande de gueux, tous plus innommables  et baveux les uns que les autres. Survient un moment, l’instant magique, où tu te résous à briser tout ce bonheur ; nécessaire il est de fomenter autour de toi, telle une poignée de satellites en ébullition, un cercle mauvais, pervers, puant, le trop fameux cercle vicieux.
Comment procéder, te réfléchis-tu au fond de tes godasses trouées, ma pauvre soldate nord-coréenne délaissée, pour parvenir à la complétude d’un tel ambitieux projet ? Afin de dessiner ce nouveau cercle qui schmoute de la cervelle, le plus simple réside dans la capture d’un riche — par le moyen de ton choix, les stratégies les plus immondes s’avérant les plus efficaces —, un riche un peu gras, pas trop soucieux de sa ligne ; un Pinault, un Lagardère, un Gattaz, une Marie Besnier ou un Arnault sont somme toute de vieilles poules ratatinées à finir au pot. Un vrai gueux à bout de souffle comprend vite, mes chères soldates, que les riches forment une gélatineuse masse plus nombreuse que le commun ne le croit.
Si tu poses comme prédicat que le riche gagne au moins dix fois plus que toi, tu t’aperçois au soleil levant que l’espèce abonde dans les marais les plus glauques de la société. Disposant de 300 à 500 euros par mois pour couvrir ton inactivité supposée, tes prélévements de riches relèvent de la pêche miraculeuse dans les eaux sacrées du lac Génésareth : le moindre petit fonctionnaire de merde ne branlant rien depuis trente ans émarge déjà à 3000 €/mois minimum (le petit prof neurasthénique, le psychologue scolaire psychopathe, le contrôleur des contributions directes et indirectes, le médecin du travail, l’officier gendarme, l’agent territorial, l’ambassadeur du tri sélectif, le responsable d’antenne Pôle Emploi). Vise plus haut, pense à ton médecin, ton pharmacien, ton charcutier-traiteur, ton pilote de tgv… sens-tu le lac perdre ses eaux ? Ajoute encore, sur le barreau supérieur, les notaires mutiques, les huissiers de justice vindicatifs, les avocats véreux. Et puis, les députés inutiles, les sénateurs subclaquants, les ministres cacochymes, les directeurs généraux trois étoiles qui brillent, les consultants de marc de café… Le choix est vaste, donc. Vas-y chope ton riche.
Pour ma part, le choix s’est porté sur Ferrand, le Finistérien de l’intérieur — déjà, le concept attire l’œil — : l’emploi familial fictif, les Mutuelles de Bretagne, la présidence LREM à l’Assemblée, l’oreille du Boss. Un as de la magouille pépère, pas le genre à se faire remarquer avec des costards tapageurs. Un gonze à l’ancienne, qui sent bon la grenouille de bénitier, le granite inébranlable, le fumier nouveau qui se mange avec la peau au printemps. Du solide.
Je l’ai kidnappé dans ma cambrousse, attaché à la chaîne du puits. Je le trempe régulièrement et je ne le lâche plus. Il m’a filé ses codes CB dès les premières minutes, a nourri ma tribu de chats, allaitant même la petite dernière avec gourmandise. Et puis, jour après jour, je lui ai montré la réalité de la vie. Il s’est mis à opiner en gémissant : « Je ne savais pas… laissez-moi partir… » Pas question. L’hiver approchant je l’ai rentré près du feu, il dort en rond dans un panier d’osier, retenu par une laisse à la bouteille de gaz qu’il a gentiment payée. Je vis désormais dans l’aisance tandis que Pépère Ferrand marmonne : « Avec 537,17 €, je  sais pas comment faire face à mes dépenses mensuelles… je sais pas comment ils font… » Eh bah, nous on sait et on le fait, comme disait Coluche. Vas-y, chope ton riche, tu verras, ça va nettement mieux ensuite.




« — C’est également moins onéreux que les modèles en chêne ou en acajou, ajouta la conseillère funéraire, prenant le silence de son auditeur pour une hésitation d’ordre matériel. Après, cela dépend aussi de ce que vous envisagez pour votre maman : inhumation ou crémation ? »
(Laurent Bénégui, La Part des anges)

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