dimanche 12 novembre 2017

J'ai choisi un continent

Avant, tout au long d’un immense autrefois, je vivais marqué par une maxime paternelle : « Marche à l’ombre, rase les murs. » Je me suis ainsi construit sur de fragiles fondations : un ego de taille minuscule. L’humilité était mon vade-mecum, la modestie mon costume, le sentiment d’imposture mon obsession. J’écrivais rentré, ou caché lorsque je faisais le nègre, je jouais petit bras pour ne pas déranger, faire le moins possible de vagues. Et puis, après avoir senti toutes ces murailles apprivoisées me tomber sur la tête, je me suis noyé. Toujours gentiment, sans trop rien dire autour de moi, dédaignant les rares bouées que l’on me jetait, coupant avec les dents les derniers ponts me reliant à ce qui avait été mon monde depuis l’âge de dix ans, me cachant sous mon ombre liquide. Du jour au lendemain je ne me suis plus senti capable d’écrire. Les livres anciens, à l’exception d’une petite poignée, me paraissaient avoir été écrits par un autre, un drôle de type qui faisait semblant de vivre et souriait, infantile mimique. Cette rupture, c’est du brutal, comme dirait un tonton flingueur. Faisons-en l’économie ici.
Je n’avais pas vécu, n’avais rien admiré, n’avais rien regardé, n’avais pas pris le temps. Pas vécu vraiment, pas admiré avec sincérité, pas observé les choses, pas pris le temps de compter et recompter les étoiles au ciel.
J’ai cru que j’avais divorcé des mots, rompu avec les phrases, balayé mon cher point-virgule ; j’ai cru que j’allais crever. Et j’ai fini par comprendre que tant que je n’accorderais pas du poids à ma parole celle-ci ne pouvait plus être formulée. Je veux dire chimiquement. Tel un débutant, j’ai choisi quelques mots simples, mais désormais lestés de mes sentiments les plus profonds, les ai assemblés : une phrase, un paragraphe, un feuillet… J’ai retrouvé la jubilation d’écrire que j’avais parfois connue, mais là, là… un torrent dévalait la montagne, qui m’emportait, qui me faisait rire devant mon écran. Un réflexe du passé m’a conduit à penser : ça y est, je vais les niquer grave, les baiser, tous ces connards qui publient tellement de bouses grâce à leur ego en acier géant.
Du temps a encore passé ; si les changements reposent sur la brutalité, les transformations demeurent plus lentes à s’accomplir. J’ai enfin compris la seule chose qui importait : j’avais toujours été bon, maintenant j’y croyais de toutes mes forces. Tout simplement. Ne me restait qu’à me désintéresser du destin des médiocres, ce n’était plus mon affaire, c’était celle du milieu éditorial qui y trouve son compte.
J’en ai fini avec les maximes paternelles, même avec ma favorite : « Préfère une île, il est plus facile d’y régner. » J’ai choisi un continent. Un continent hérissé de montagnes que traversent mes torrents.




« Il n’avait jamais renoncé à sa musique. Tandis que nous autres allions à la fac, à l’armée, ou nous retrouvions piégés dans la ferme familiale, il s’était planqué dans un poulailler abandonné pour jouer sur sa guitare déglinguée, plongé dans le silence du fin fond de l’hiver. »
(Nickolas Butler, Retour à Little Wing)

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