dimanche 5 novembre 2017

Le vol des grues

Le nez en l’air dans mon jardin, je regarde le vol des grues à m’en dévisser la tête. Nord-est/sud-ouest. Des dizaines, des centaines de migrateurs ont repris la route aérienne de l’Afrique. Avec une quinzaine de jours de retard sur les années précédentes. L’hiver, plus tardif, sera-t-il plus doux ? Ce serait formidable, je ferais des économies de bois de chauffage. Mais c’est comme l’épaisseur de la peau des oignons, une croyance populaire quant à la rigueur de l’hiver. Ma vie s’accroche ces jours-ci à la pensée magique. J’ai enfin terminé la rédaction d’un des cinq romans en cours, et, passé la satisfaction quasi jubilatoire qui suit la dernière minute de relecture, j’ai retrouvé les inquiétudes anciennes dès l’envoi du manuscrit à l’un de mes éditeurs. L’attente. Et le retour de peurs enfouies, le sentiment de régresser, de renouer avec la petite enfance lorsque l’on sait que l’on va être jugé pour un acte commis pourtant dans la plus grande naïveté. Je marche à reculons, piétine de nouveau mon ombre en cette période de Toussaint, serre de nouveau la pince à mes vieux fantômes, réapprivoise mes petits gobelins de compagnie abandonnés si longtemps à leur état sauvage.
J’écoute le claquettement des grues, ferme les paupières en mesure avec leurs battements d’ailes. Je soupire. Seul sur ma pelouse envahie d’oseille sauvage et de pissenlits. Les premiers rouges-gorges sautillent sur la terrasse. Les chats commencent à hiberner dans la maison alors qu’il y a encore deux jours ils cavalaient dans ce jardin.
Novembre est une saloperie sans nom. Avec ce vent du nord, je pourrais presque me déshydrater à l’extrême, mourir desséché, me momifier, une façon de se tenir propre jusqu’au bout. Mais les grues continuent de passer à l’aplomb de la cheminée fumante de la maison, s’évertuant à suivre leur cycle. J’essaie vainement de les compter ; des groupes de quarante ou cinquante sujets, parfois près d’une centaine par escadrille. Et ces trois gruidés attardés qui rament littéralement pour recoller au V déterminé suffisent sur l’instant à me convaincre de reprendre le prochain roman. Puissent les grues continuer encore quelques jours leur migration, j’aurai repris moi aussi le cycle sempiternel de l’écriture. Trop longtemps brisé. Sud-ouest/nord-est.




«  C’est le bon moment pour mélanger des phrases,
des phrases et de la terre, le soleil
et la ponctuation, la pluie et
des verbes, que les asticots traversent
les points d’interrogation,
que les étoiles éclairent les noms
bourgeonnants, et que la rosée se forme sur
des paragraphes. »
(Richard Brautigan, S’il vous plaît, plantez ce livre)

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