vendredi 15 décembre 2017

Graines de carvi

Oleg, mon ami austro-suisse, débarque ce matin sur le porte-bagages de Jean-Lou, le facteur. Rouge aux joues comme un ado pré-pubère, l’œil chassieux du grand questionneur des doubles-fonds.
—Hé, Jack, mon pote !
Je soupire devant sa banane bien mûre découvrant toute sa denture (et hop, un vers de vingt-deux pieds, pensé-je par-devers-moi). Oleg entre, se sert un café qu’il micro-ondise avant de se retourner, théatral :
—Hier je me couche, je lis un  peu la bible pour me calmer (Lévitique, 11, 1-12). En cinq minutes chrono, mes paupières se ferment sur mes gouffres personnels, je souffle la bougie. Et là, et là… mais là…
—Bah quoi ? Là ? Où çà ? Cesse donc…
—J’ai su que mon heure était venue : j’allais y passer dans le quart d’heure. Je te jure, Jack, j’ai entendu marcher la mort. Un pas lourd, décidé, un peu gras aussi. J’ai flippé comme une bête, comme la Bête, le Yéti blessé, le Big Foot dépressif. J’ai avalé trois cachetons pour dormir.
Il se tait, attrape dans le placard sous l’évier la prune que je planque derrière l’huile et le vinaigre. Une pleine tasse.
—J’ai dormi comme un archange repu. Et ce matin, au réveil, une trique d’enfer, une gaule de dément, un super baobab en acier géant prêt à en découdre.
Je resoupire en le regardant lécher le fond de sa tasse. Me raconter ces trucs dégueux à moi, à moi qui ait fait vœu d’abstinence avant d’embrasser bientôt la vie cénobite, salaud d’alcoolo…
—Et là, là… là, j’ai su que j’étais sauvé, j’ai su que j’étais vivant, j’avais par ma seule volonté niqué la grande faucheuse. J’avais vaincu la mort !
Il m’a embrassé d’un baiser chaste sur le bout des lèvres et a sauté sur le porte-bagages de Jean-Lou qui avait fini sa tournée.
À quoi ça tient de se sentir quasi mort ? À quoi ça tient de se sentir vivant ? À cet espèce d’entre-deux qu’Oleg nourrit d’une vodka qu’il confectionne avec de l’éther et des graines de carvi. Devais-je vraiment embrasser la vie cénobite ?




« 4e LEÇON
CULTURE DE LA SENSIBILITÉ
LA SOBRIÉTÉ ET LA TEMPÉRANCE
TRAVAUX PERSONNELS — Calculez, en vous appuyant sur des chiffres raisonnables, ce que coûte pendant trente ans l’habitude de boire un petit verre ou deux chaque jour, et de fumer cinq ou six cigarettes. Combien aura-t-on absorbé de litres d’alcool et fumé de kilos de tabac ? »
(Charles Ab Der Halden, Leçons de morale, 1924)

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