mardi 12 décembre 2017

Midi pétantes

À midi pétantes, tandis que je trempe mes moustaches fu manchu dans ma soupe poireaux-céleri-persil-glaviot bien vert, Lucette, ma femme, m’interroge : « Roger, pourquoi tu te tiens l’oreille gauche en mangeant ? » Je marque une légère pause en croquant un grain de coriandre et finis par me résoudre à lui dire la vérité : « J’ai le lobe qui me démange, alors je gratte un petit peu. » Lucette remet en place ses lunettes sur son nez, signe chez elle de réflexion intense. « C’est vrai qu’il est pas venu à la messe à Johnny… » Je croque un grain de poivre vert, l’air pénétré. « Qui ça ? » sifflé-je dans une branche de céleri mal équarrie. « Bah, Yves Duteil… est-ce qu’il serait mort sans qu’on soye au courant ? » Je m’essuie les moustaches d’un revers de manche de polaire, avant de faire le malin : « Non, y se planque, il a pris trop d’enfants par la main, ça bouchonne sur le petit pont de bois. » Lucette se lève brusquement, envoyant valser sa chaise paillée sur la pierre de Bourgogne. « T’es trop con, Roger, jamais tu tâches moyen d’avoir une conversation sérieuse, tu me fais injure ! » Alors qu’elle se replie sur l’âtre où elle tisonne des restes fumants de branches de saule, j’ouvre, « pop », une bouteille de ventoux offerte par les Restos du cœur pour Noël, et je m’en gouleye un plein duralex. « Ma pauvre Lucette, que j’y lâche dans son dos besogneux, t’as jamais eu de second degré… » Elle se retourne, tisonnier menaçant en main : « Toi, c’est le premier étage qu’est mal ventilé, t’as pas de respect pour les artisses, t’es un propre-à-rien d’ivrogne. » Je réponds rien, je me dis juste que je suis pas près de me regratter les lobes en public ; à quoi ça tient de passer pour un con…




«  Vraiment ils s’amusent bien
à boire des verres de vin
et à discuter de choses
qui leur plaisent. »
(Richard Brautigan, « Vraiment ils s’amusent bien », in Tu charges du mercure à la fourche)

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