lundi 1 janvier 2018

Oleg veut écrire

Oleg alunit sans prévenir dans ma cuisine-bureau alors que je me bats avec une scène où l’amant de Lady Chatterley veut faire la peau au capitaine Nemo.
— Qu’est-ce qui t’arrive, Oleg ? Tu  ne vois pas que tu me déranges.
— Je sais, je sais, mais ça peut pas attendre.
Je m’interromps au moment où Nemo cherche la carte magnétique de son batyscaphe, remettant à plus tard la course-poursuite entre les deux bretteurs échappant à une horde de Wisigoths pour lesquels les scènes de ménage n’offrent aucun intérêt.
— Vas-y, crache le morceau.
— Comment devient-on un bon écrivain ?
Je soupire.
— Merde, Oleg… tu crois pas que…
— Dis-moi. Toi, tu sais.
Oleg transpire. Il fait comme chez lui et va se servir un verre de vipérine qu’il tient comme un graal.
— Bah, c’est simple, d’abord écris.
— Non c’est pas simple. Comment je fais ?
— Tu prends une feuille de papier et un stylo ou tu te plantes devant ton ordi. Et tu écris.
— Mais quoi ?
— Ce qui te passe par la tête.
Oleg avale une rasade, l’air plus dubi que tatif.
— Mais j’ai plein de trucs dans la tête, de quoi faire au moins cinq romans.
— Commence par un. Écris.
— Qu’est-ce qui compte ? Le style ou l’histoire ?
— Tu t’en fous. Écris. Écoute ton cœur, ton âme, ton sgeg, ton oreille interne, les pulsations de ton pied gauche, ce que tu veux, écris.
— Elle est bonne, ta vipérine.
— Je t’en prie, ressers-toi.
Oleg s’est déjà resservi, il se gratte le nez, signe chez lui de grande confusion.
— Écris, martelé-je. Écris. C’est tout.
— Comment on sait si c’est bon ?
— Écris, va au bout de ton truc. Le reste ne t’appartient pas. Écris, point-barre.
— Ouais… mais qui raconte l’histoire ? Un personnage ? Un narrateur omniscient ?
Je n’en reviens pas, j’avoue qu’Oleg m’épate.
— C’est quelque chose qu’on sent en écrivant. Écris, nom d’une bite !
— Tu m’aideras ?
— Je te lirai, dis-je en pensant au bordel dans lequel je mets le pied. Écris, va au bout, ensuite on verra.
— T’as bien une méthode ?
— Non. Enfin, j’ai la mienne, qui ne vaut que pour moi. Tu dois trouver seul. Et pour cela…
— Je sais, me coupe Oleg, écris.
— Voilà…
Oleg se sert un troisième verre. Il n’y a plus que la queue de la vipère qui trempe dans l’alcool.
— Alors, un truc, rien qu’un, un petit…
— Écris tous les jours. Conchie le ménage, compisse la vaisselle, quoique la vaisselle puisse mettre en train, elle lave les idées dans le bon sens. Oublie le chant des oiseaux, le bourdonnement agaçant des mouches, le bruit irritant d’un moteur, méprise les visites inopportunes, débranche le téléphone, oublie Facebook, n’ouvre pas la porte au facteur, etc.
— Ah… quand même…
— Oui. Écris.
— Tu crois ?
— Sûr.
— Et rien d’autre ?
Je me sers un coup de vipérine, qui, je le sais, va foutre par terre la fuite de Nemo et de l’amant de Lady Chatterley. Mais je le savoure, pas comme ce ruffian d’Oleg.
— Si. Tu connais la recette de la colle au cul ?
— Bah non, une recette de réveillon ?
— Non, de lendemain de cuite. Et pour tous les jours qui suivent dans ta bon Dieu de vie.
Je marque une pause, genre j’imprime ma sagacité dans l’esprit volontaire de mon padawan.
— C’est simple, reprends-je avec afféterie, tu pose ton cul sur ton siège et tu bouges pas tant que tu n’as pas senti que tu n’avais pas écris jusqu’à l’extrême limite. Limite de la fatigue, de la satisfaction, du contentement de soi.
— Une sorte d’orgasme ?
— C’est pas tout à fait ça, mais ça s’en approche.
— Un demi-orgasme… je ne connais pas.
— Oleg !
— Oui, chuinte-t-il en lapant le fond de son verre.
— Va écrire. Ensuite viendra la lumière.
— Sans déconner… ?




« Ce matin je suis déchiré
entre ma responsabilité envers
moi-même, le devoir envers mon éditeur, et l’attirance
que j’éprouve pour la rivière
qui passe en bas de chez moi. Le frai
d’hiver a ramené les truites,
voilà le problème. »
(Raymond Carver, « Le débat » in La Vitesse foudroyante du passé)

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