Vies magiques

Pour le prix d’une biographie, Thierry Lefèvre vous en offre treize, toutes plus formidables les unes que les autres. Il s’est gentiment échiné à les rédiger sur un clavier anglo-saxon d’emprunt, sans l’aide d’aucun psychotrope connu à ce jour ni d’aucune boisson alcoolisée (du commerce ou artisanale).
Dans les lignes qui, ci-dessous, retracent les grandes polyphonies de l’auteur, tout est quasi sain, tout est à peu près vrai.
À charge pour vous de ne retenir qu’une de ces biographies, ce qui est la moindre des choses.


LA GRANDE BIO CHORALE
(matériaux recyclés)

[Bio n°13]
Né à Karakol (Kirghizistan) en 1968, Tieri Askar Lefèvraïeff réussit en 1988 la première ascension sans oxygène et en solitaire du pic Lénine (7134 m). Cette expérience humaine marquante lui inspire son tout premier ouvrage, Le Fils de la colère (1990), puissant roman philosophique où il n’hésite pas à faire du Christ l’alpiniste originel.
Après une formation éclair de claveciniste à l’université de Bichpek, il publie une remarquable étude sur Domenico Scarlatti (La Coupe binaire, 1991), compose un Stabat Mater à 16 voix, puis se tourne vers la politique.
Il théorise sa réflexion en un essai incomparable : Comment égorger un Ouzbek sans défaillir (1992). Alors que son pays accède enfin à l’indépendance, il démissionne de ses fonctions présidentielles et émigre dans le Parisis. Dans le plus total dénuement, il se consacre à une poésie visionnaire. De 1993 à 2058, il publie une véritable somme où il réconcilie lettrisme, vérisme et communisme aérien.
De son œuvre abondante, on retiendra : Le Steak haché (1994), Trois poils aux pattes, et après ? (1999), De la nomenclature des avions mous (2003), Chrysaor avait raison (2003), La Chose du chiffre (2005), La Yourte dans tous ses états (2027), J’ai pas peur du parmesan (2049). S’il refuse le prix Nobel de littérature en 2017, il accepte la médaille de sauvetage en mer à titre honorifique pour son pamphlet C’est dans le haveneau qu’on découvre la crevette (2033).



LES PETITES BIOS THÉMATIQUES
(commerce équitable)

[1] Bio penchée
Thierry Lefèvre avoue ses penchants pour le roman noir, la poésie chimérique, les machines complexes, les inventions fabuleuses et les formules étranges. Sinon, il aime bien les radis.

[2] Bio peuple
Élevé à la dure, Thierry Lefèvre doit, dès le lycée, subvenir à certains de ses besoins. Pour obtenir de quoi payer ses cigarettes, l’essence de son deux-roues, ses livres de poche, ses jeans, ses cafés et ses bières, il travaille durant ses congés scolaires ainsi que le week-end : pompiste, maçon, peintre en bâtiment. Au sortir de son service militaire, il est pion d’internat. Puis, tout en poursuivant avec acharnement ses études de lettres à la Sorbonne, il est successivement : ouvrier d’usine, employé d’hypermarché, veilleur de nuit, animateur de centre aéré, pigiste. Le pli de la souffrance schizophrène est pris : tout en écrivant ses premiers livres, il est correcteur, rewriter, nègre.

[3] Bio territoires
Après une prime enfance banlieusarde et provinciale, une adolescence semi-campagnarde et provinciale, Thierry Lefèvre gagne la capitale de la France, en train.

[4] Bio grandes découvertes
Inventeur du xumètre embarqué et du petit xumètre, dit de laboratoire, lors d’une expédition au large des côtes septentrionales de la Norvège, Thierry Lefèvre, tel Leonardo, épouse les sciences de son temps, et les domine. On lui doit notamment la laisse à crétins en béton armé, qui permet à tout propriétaire d’imbécile d’offrir à son abruti de compagnie des promenades hygiéniques sans risquer de le perdre. Il a mis au point le réveil muet, qui vous tire du lit par sa seule présence sur votre table de nuit. Il est le concepteur définitif de l’heure molle, qui ne colle pas et ne dégouline jamais. Il planche actuellement sur un prototype de rôti de veau marin en tube.

[5] Bio menu ouvrier
Fils de pauvres s’étant hissés sur les barreaux de l’échelle sociale à la force du poignet, Thierry Lefèvre a bouffé de la patate, du steack de cheval, du foie de génisse, des endives au gratin, des épinards, de la soupe de poireaux et du quatre-quarts.

[6] Bio grandes religions
Enfant de chœur dans sa tendre enfance, Thierry Lefèvre — qui n’a aucun lien de filiation avec feu Marcel, l’ex-évêque de Saint-Nicolas-du-Chardonnet — a évité de peu le petit séminaire. Après une longue période agnostique, il revient, par la poésie, à la méditation. Jeune adulte, il lit les grands textes sacrés, se laisse pousser une barbe orthodoxe, se lave souvent les mains. Plus tard, il retient d’Ézéchiel (18,19-32) que « l’homme n’a plus à subir les conséquences des crimes de ses ancêtres », et du Coran (sourate XXV, 1) que « béni soit celui qui opéra la descente du Critère sur Son Adorateur, pour faire de ce dernier un donneur d’alarme aux univers ». Il avoue son impuissance devant la Thorah et, de dépit, se réfugie dans le Tao-tö king. C’est l’illumination : « Le saint tient tout pour difficile et ne rencontre finalement aucune difficulté. » Il décide de s’acheter des sandales de cuir et un bâton de marche.

[7] Bio talents cachés
Thierry Lefèvre est capable de : nager vingt-cinq mètres en brasse après un départ sauté ; conduire une voiture d’un point A à un point B sans détours involontaires ; établir la confiance ; guérir le hoquet et les verrues plantaires ; faire écrire tout un tas de gens (jeunes ou vieux) et même des singes capucins ; cuisiner l’omelette aux herbes et la truite au bleu ; tricoter une écharpe bicolore au point mousse ; parler en dormant ; rire sans raison apparente.

[8] Bio caractère
Très tôt, Thierry Lefèvre s’est montré d’une mauvaise humeur constante. Leveur du pied gauche, grincheux, grognon, râleur, bougon, inquiet de l’avenir du monde, il a vite compris que l’un de ses nombreux charmes résidait dans son vif sens de l’humour, et que ceci pouvait, largement, compenser cela. Blagueur, farceur, plaisantin, déconneur, tordeur de boyaux, carambesque, showman, animateur de bar mitsva, avaleur de poissons rouges vivants, il sait se tenir en compagnie et poser sur l’univers un regard plein d’appétit. Ses dispositions naturelles lui ont permis de décrocher des passeports de complaisance délivrés par les gouvernements belge, suisse et britannique.

[9] Bio transports
De son tricycle, Thierry Lefèvre ne se souvient pas, mais il se rappelle que son premier vélo était rouge. Le suivant, demi-course de marque Peugeot, quatre vitesses et double plateau, était blanc. Durant ses années de lycée, il chevaucha un Vélosolex 3800 noir, d’une élégance incomparable jusque dans les chutes. Il conduisit des voitures d’emprunt, dont de nombreuses 2 CV Citroën (en hommage à L’Arrache-cœur) et une Coccinelle orange. Il posséda une Polo blanche sans esprit, puis quatorze ans durant une saleté d’Y10 Lancia noire caractérielle. Aujourd’hui, disposant d’un volant dans l’écurie Renault, il pilote peu. Il passe désormais le plus clair de son temps de transport dans des TGV, des Corail Téoz ou Intercités.

[10] Bio animaux
Les chiens l’ayant marqué durablement dès son enfance, Thierry Lefèvre a adopté un chat. Il s’est fait mordre la main par un équidé un dimanche de novembre où il s’est montré distrait. Une personne de sa connaissance a dépecé un poisson de compagnie dans un évier. Les cils des veaux l’émeuvent.

[11] Bio bio
Né dans une banlieue industrielle, Thierry Lefèvre suit ses parents (que faire d’autre ?) dans une petite ville de province, puis dans un village. Là, il pratique le vélo, le vol de pommes sur pommiers non traités, porte des slips en coton tricoté, mange les légumes du jardin paternel dopés au fumier de cheval, découvre l’intense vie intérieure des vaches normandes. Venu dans la capitale de la France, il y transpose aussitôt ces grands principes. Lorsqu’il prend sa voiture, il ne roule que sur une roue. Il épluche ses fruits sur trois centimètres d’épaisseur, ne respire que les jours pairs, boit de l’eau de pluie, dispose d’un chauffage naturel personnel, s’éclaire à la bougie, lit d’un œil, dort de l’autre, utilise un ordinateur portable construit par ses soins avec des canettes de soda.

[12] Bio express
Thierry Lefèvre adore l’arabica. What else ?